Libre comme l'Eire

Libre comme l'Eire

FRANCAISE AFTER ALL

- Belle journee pour ecrire, n'est-il pas ?

- Oui.

- Et l'Aube que tu devais ecrire ?

- Je me suis levee trop tard.

- Ah

Une phrase de Francois Cheng me vient...

" En apprenant le francais, j'ai redecouvert l'ivresse de nommer les choses pour la premiere fois, comme au matin du monde."

Parole d'academicien.

Il y a pres de dix ans, toute neuve a la Sorbonne, j'avais ouvert au hasard d'une librairie les oeuvres completes d'Emily Dickinson. Le hasard fait souvent bien les choses, meme lorsqu'il est alphabetique. 

Awake ye muses nine,

          sing me a strain divine,

                        Unwind the solemn twine,

                                                     and tie my Valentine !

 

Dickinson, en me parlant nature et beaute, m'ouvrit les fenetres immenses de la litterature dans ma langue choisie, adoptee, adoree. Maints sentiers s'ouvraient sous mes yeux, que je baissais pour inspirer profondement, et relevais pour expirer, la tete emplie d'images nichees dans les mots.

Ce n'etait pas une gourmandise. C'etait une faim devorante. J'empruntais, j'achetais des livres comme d'autres des croissants au matin. L'esprit de Wilde, les cauchemars d'Edgar Poe, le lyrisme de Byron, tout y passait. Je venerais mes professeurs de litterature, je les epuisais de questions, et j'assistais, frauduleuse, a des cours ou je n'etais pas inscrite.

Et voici qu'apres dix ans d'anglais en bouche, la musique de ses accents aux oreilles, je redecouvre, etonnee, la litterature francaise, son ironie, ses melodies ameres, la poesie de ses images revees.

Allongee dans un parc, caressant l'herbe verte dans un jour d'ete qui s'est fait attendre, je repense a un jour automnal ou les thes se mariaient sous une baie vitree. Je m'y suis refugiee pour y lire des nouvelles dans ma langue natale.

La satire de Maupassant et son auto-derision,

le the est formidable,

la poesie de Yourcenar et son amour des mots,

le croissant l'est aussi,

et l'humour de Marcel l'Ayme dans une parodie.

Je commande un second the

pour finir mon croissant, puis un second croissant

pour finir mon the.

Un croissant dans le the,

                       un feuillete francais 

                                 dans une tasse britannique,

                et l'herbe verte

                       comme pupitre

                                                  pour decrire le tout.

 

Ah, l'ivresse du the et des mots...

Je ne suis jamais plus francaise qu'a l'etranger. Je trempe mon croissant dans le lait et la bergamote, et les mots coulent dans ma tete ruisselante. Ricochets de joie, clapotis d'humour, acide au goutte a goutte, le panache francais me seduit. J'ecris ce qui me vient pour l'etude prochaine de ces textes avec des anglophones.

Je n'ai pas encore trouve de surnom a mes etudiants. Cela viendra. Je les trouve beaux, deja, comme tous ceux que j'ai rencontres face a mon tableau noir.

- Une petite digression sur tes etudiants ?

- J'en ai tres envie...

- Eh bien, allons-y.

- Non, va devant. Je te retrouve dans un chapitre ou deux.

D'apres Oscar Wilde, on pardonne aux criminels, mais jamais aux reveurs.

C'est ainsi. On assassine les poetes, mais je ne cesserai pas de commettre le crime du reveur.

Je revais de vivre de ce cote de la Manche. Je revais d'enseigner la litterature en fac. Je me rends en Irlande et voici qu'on m'annonce...

"Au vu de votre profil, on vous propose deux heures de litterature francaise. Ca vous fait plaisir ?"

Et tandis que le the rechauffe le corps, quand les voix tout autour s'habillent d'une veste en tweed, je me rejouis, gonflee de cet orgueil - tres francais, d'ailleurs - d'avoir peut-etre eu raison contre tout le monde.



11/09/2009
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