Libre comme l'Eire

Libre comme l'Eire

FAUTEUILS D’ORCHESTRE

Réveillon de Noël au théâtre. La salle était emplie de gens comme il faut. L'odeur de tabac écoeurait au-dehors, les parfums de femme tournaient à l'intérieur dans une ronde suffocante.

 

La pièce était bien entamée, quand près des fauteuils d'orchestre on entendit un homme tomber. C'était du côté droit. Les yeux sur la scène ou dans la pénombre, l'oreille tendue au dialogue des acteurs ou à la plainte essoufflée, les spectateurs commençaient à murmurer.

 

Un Géronte sur scène, sur qui se penchent deux ou trois vautours, refuse de rédiger son testament et tousse comme un malade imaginaire

 

 

 

tandis qu'à droite, un râle d'homme s'élève comme un écho gênant.

 

Je lisais sur les visages, qui souvent reflètent les cœurs.

-        Ce ne sont pas des choses qu'on fait. Se trouver mal au Réveillon et gâcher la soirée d'honnêtes gens au théâtre.

-         Je tâche de rire, ce soir. A quoi bon voir une farce si…

-         Je savais qu'il valait mieux réveillonner chez nous.

-         Ah, les fauteuils d'orchestre ! Nous ne sommes finalement pas si bien placés.

 

Le notaire entre en scène, trois hommes en noir surgissent dans les coulisses. On peut agoniser au théâtre, encore faut-il le faire discrètement. Seul l'acteur a le droit de surjouer. Et dans cet entre-deux je pensais à celui qui mourut sur scène, en jouant si bien ce Malade qu'il était vraiment.

 

 

Le spectacle continuait. Les veilleurs, les vieillards tenaient très bien leur rôle.

 

Puis les coulisses se turent. Seule restait la scène, éclairée et joyeuse. Je m'efforçais de reprendre cette écoute plaisante qui convient au théâtre. Et j'ai ri, oui, en chœur avec les autres aux répliques savoureuses. Mais de temps à autre, comme un entracte inconvenant, revenait le râle de l'inconnu qui meurt quand l'autre fait semblant. Le brouillard dissipé je souriais à la mécanique rassurante de la farce. Quand il revenait je pensais à ce drame qui se tramait ailleurs. Egoïste, comme les autres, je savais qu'un texte viendrait. La scène était trop belle pour ne point l'écrire. Mais pour la première fois je n'avais ni cahier ni plume. Je ne pouvais me rendre au théâtre encombrée de mon sac à dos. Il faut bien, un soir par an, jouer les élégantes. Je portais donc un sac qui ne contenait rien.

 

Nous sortîmes du théâtre. Tous parlaient de la pièce, les accents satisfaits succédaient aux discours faussement lettrés, et moi je demandai, en note discordante, ce qu'il était advenu du vieil homme, car il n'y a qu'au théâtre qu'on agonise pour rire.

 

 

Peut-être est-il mort à minuit, à l'heure où d'autres dévoraient une dinde dans une conversation de bon ton.



25/12/2009
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