Libre comme l'Eire

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ELLE EST MECHANTE, LA DAME - REFLEXION SUR L'AUTORITE

Retour à Paris. Bus pour l'aéroport, valise, retards dûs à la météo, petits soucis et grands inconvénients vinrent se bousculer en ce jour fatal du 22 décembre. Retard à l'embarquement. Retard pour le décollage. Une heure de retard pour une heure de vol, et je ne faisais pas partie des plus malchanceux.

Mais je n'écris pas pour critiquer le manque d'organisation des aéroports en cette période de fêtes.

Je souhaite parler d'un petit bonhomme.

Il était comme nous tous, fatigué, pressé de rentrer, de sortir de l'avion avant même qu'il décolle, d'ouvrir ses cadeaux et de manger de la bûche. Ajoutez à cela son énergie d'enfant, son excitation à l'approche de la nuit de l'Homme en Rouge, et vous aurez Petit Bonhomme, héros du chapitre d'aujourd'hui.

Il gigotait de toute sa vivacité de petit bonhomme, et donnait de coups de pied dans le fauteuil de mon voisin de gauche. Le trentenaire recevait les coups sans rien dire, par politesse, tolérance ou lassitude. Ainsi le voyais-je bouillir en silence.

 

Et là - Petit Bonhomme change de place.

Assis entre ses deux parents, il gigote toujours, mais cette fois juste derrière moi.

Les premières minutes, comme mon voisin, j'ai joué au sage patient.

Mais les coups de pied persistaient, et les trouvailles des deux parents n'y faisaient rien. Les "Tiens-toi bien" et "Calme-toi" se succédaient, entrecoupés de tendres menaces quant à la non-venue de l'Homme en Rouge.

Après un temps, je me levai, pris mon ton de professeur et employai le vouvoiement pour m'adresser au Petit Bonhomme, que j'appelai par son prénom en le regardant dans les yeux.

La mère, interloquée, s'en indigna. Mais je me rassis et Petit Bonhomme se montra digne des attentions de l'Homme en Rouge pendant le reste du voyage.

J'entendis, cependant, une portée discordante dans la symphonie de son silence.

"Elle est méchante, la dame."

Ce n'était pas l'enfant.

C'était la mère.

Elle n'avait pas dit cela pour encourager son fils à la sagesse, en utilisant la "méchante dame de devant" après que son mari eût emprunté la légende de l'Homme en Rouge.

Cette phrase, elle l'avait employée au premier degré, usant d'un vocabulaire que l'on eût attribué davantage à son fils qu'à elle-même. Elle souhaitait, je pense, le consoler de la sévérité d'une dame qui n'était pas elle.

Ce faisant, elle sapait non seulement mon autorité, mais la sienne. En refusant de se mettre du côté de l'adulte, elle faisait l'enfant, en choeur avec le sien.

***

Pendant qu'un meilleur ami, qui a la gentillesse de m'héberger pendant  mon séjour parisien, somnole, j'en consulte un autre - de papier, celui-là - hébergeur d'autres amis, mes joujoux par milliers : les mots de la langue française. 

MECHANT, MECHANTE : [En parlant d'une pers. du point de vue de sa fonction] Sans valeur, sans compétence. Qui ne remplit pas correctement sa fonction.

Le méchant, c'est donc l'incompétent. Ah. Il est intéressant de remarquer comme certains élèves accusent un professeur de méchanceté quand la punition leur semble trop sévère. Plus étonamment, certains parents suivent corps et âme leur enfant, en évoquant, eux, de mauvaises méthodes, en d'autres termes l'incompétence. Et, dans ce glissement de vocabulaire, l'art de faire passer la subjectivité d'un enfant pour une objectivité d'adulte.

Ainsi, le professeur sévère est vite taxé d'injustice, et l'enfant, comme s'il en avait besoin, est vite innocenté.

A l'école comme en cour de justice, l'innocence présumée de l'enfance noircit la culpabilité présumée de l'adulte.

Parlons maintenant du fait lui-même :

[En parlant d'événements] Qui provoque des désagréments, des ennuis. Synon. désagréable, déplaisant, pénible.

Le désagrément, c'était moi. J'avais terni le voyage familial et la magie de Noël en osant déclarer que l'enfant de derrière n'était pas si sage.

Venons-en enfin à ce que "méchant" veut dire pour vous et moi, pour Petit Bonhomme et sa mère...

Qui désire provoquer, occasionnellement ou non, la souffrance physique ou morale d'autrui. Synon. cruel, féroce, malfaisant, sauvage.

Dans la bouche de cette dame, j'avais souhaité faire le mal. Or, son fils, je l'ai surpris; surpris la main dans le sac ou plutôt les pieds sur le fauteuil;  surpris de ma hardiesse d'avoir dit la même chose que son père et sa mère, en ayant l'audace d'être quelqu'un d'autre.

Méchante. Déplaisante. Rabat-joie.

Petit Bonhomme, je ne l'ai pas effrayé, ni blessé. Certes, je lui ai déplu.

On veut plaire aux enfants dans le but, humain et fou, de se faire aimer d'eux, et, par peur de perdre cet amour, risquer de les perdre tout court.

Ah, je ne t'aime plus ! Paroles redoutées des parents aimants.

Ah, il ne m'aime pas ! Paroles faciles du mauvais élève face à l'enseignant.

Mais aimer les enfants, c'est accepter de leur déplaire pour leur bien.

Je n'aime pas être sévère, mais je hais ceux qui se rendent coupables d'indulgence. De la sagesse je n'aime que celle des Anciens. Platon disait d'ailleurs

Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus au-dessus d'eux l'autorité de rien et de personne, alors, c'est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie.



01/01/2010
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